Audition au palais de justice
Paris, Île de la Cité, Place Lépine, mardi 23 octobre 2013, neuf heures trente du matin, plus de six ans après le crash.
Le temps est magnifique, le soleil nous accompagne. La Sainte Chapelle surveille la cour du Mai. De la brasserie « Les deux Palais » où nous dégustons un café, nous apercevons Roland Rappaport immobile devant le Palais de Justice qui rutile des dorures de ses grilles en façade. Ponctuel, il nous attend pour franchir la porte de la Conciergerie, à droite de la cour dans laquelle de rares véhicules privilégiés parviennent à pénétrer.
Prison jusqu’en 1934, la Conciergerie désignait à l’origine le logement du gardien du Palais de la Cité, le concierge, du bas-latin conservius, autrement dit serviteur, comme serviens donne sergent, tous deux dérivés de servire. Étymologie mise au conditionnel par Littré tant elle est obscure. Quoi qu’il en soit, c’était autrefois un office remarquable et d’importance tenu par de hauts dignitaires qui, comme la reine de Bavière qui se fit nommer, en 1413, concierge du Palais, avaient en charge la garde du corps du roi.
Sous la Terreur, Marie-Antoinette fut détenue à la Conciergerie et ne devait en sortir que pour l’échafaud, précédant de quelques mois ses bourreaux.
Ce poids de l’histoire ne nous impressionne guère, nous venons ici réclamer justice pour la mémoire de Guillaume et de ses camarades.
Bien que nous ayons rendez-vous avec le juge d’instruction pour l’audition, n’entre pas ici qui veut. D’ailleurs, qu’en sera-t-il tout à l’heure ? la convocation n’est qu’au nom d’Olivier. La juge n’a pas estimé devoir nous entendre, nous les parents, malgré les demandes insistantes de l’avocat. Les gendarmes tiquent face à ce couple de clandestins goguenards. Roland Rappaport, en avocat chevronné et talentueux, plaident notre cause. Je n’ai pas entendu ce qu’il a dit aux trois cerbères, mais ils acquiescent et commencent la fouille. Objets métalliques déposés dans un bac qui passent sous les rayons. On se croirait à la porte d’embarquement d’un aéroport. D’autres attendent derrière nous. L’un des hommes en bleu me fait tourner le dos, écarter bras et jambes et m’ausculte avec une espèce de battoir plat. Ça sonne ! Ma ceinture ; il la regarde. C’est bon, je peux aller. Evelyne et Olivier subissent le même test, seul Roland Rappaport y échappe. Nous le suivons dans le dédale de couloirs.
« Asseyez-vous là, sur un banc, je reviens » nous dit-il, alors que nous arrivons devant les locaux réservés aux avocats ; il y pénètre d’un pas tranquille. Nous sommes dans l’ancienne galerie Mercière qui surplombe de toute sa longueur la cour du Mai. J’irai bien y fumer ma cigarette du matin, mais je crains que le temps manque et pour parler à la juge, autant ne pas l’enfumer de mon haleine.
Ancienne résidence des rois de France, cette partie du Palais fut détruite par un incendie, après bien d’autres, en 1776 et reconstruite dix ans plus tard, juste avant la révolution. C’est à la fois austère et somptueux. Austère, car le décor est de pierre, somptueux par l’espace. Je ne sais pourquoi, je m’y sens à l’aise. Tout le monde ne doit pas penser de même face à la statue de la Loi. Le silence n’est brisé que par nos paroles et les pas sonores des avocats qui entrent ou sortent des bureaux de leur ordre.
Roland Rappaport revient de noir vêtu. Son rabat blanc est légèrement de travers. Il est chez lui, ici, et nous guide dans d’interminables couloirs au bout desquels quatre étages nous attendent. Sans ascenseur. Et une seconde fouille par trois autres gendarmes.
Le couloir des juges, c’est un autre décor. Un long corridor étroit qui serpente et contourne le palais et qui n’en finit pas, bas de plafond et gris comme une chevelure qui commence à vieillir. Des bancs sur quelques uns desquels nous verrons s’asseoir, tout à l’heure, gendarmes et prévenus menottés. À notre gauche des portes ; une multitude de portes alignées comme sur une cartouchière. Que se passe-t-il derrière ces portes ? Le silence est total. Je pense à Kafka. En alternance, celle du greffier, puis celle du juge. Une majorité de femmes. La parité n’est pas respectée. Tout au bout du couloir, le dernier bureau avant celui de la doyenne des juges d’instruction — jeune avocate en 1987, avec ceux des parties civiles lors du procès Barbie, elle était aux côtés de Roland Rappaport qui ne manquera pas d’aller la saluer après notre entretien. « Un beau parcours, vous ne trouvez pas ? » nous dira-t-il. — au bout donc, le bureau de notre juge. Sabine Khéris, juge d’instruction.
Nous sommes en avance. Assis, nous bavardons.
— Dites-moi, maître, lorsque vous alliez voir Henri Alleg dans sa prison et que vous repartiez avec ses feuillets dans votre sacoche, vous preniez des risques quand même ?
— Il ne serait venu à l’idée de personne, alors, de fouiller un avocat à la porte d’une prison. C’était un autre temps. Et pourtant c’était Barberousse, en plein Alger.
À l’écouter, tout cela paraissait si banal, si simple, et pourtant je suis sûr qu’il n’en était rien, qu’il devait ressentir cette montée d’adrénaline, cette trouille qui se mêle au bonheur d’agir pour la vérité, le respect de l’homme. Sa passion d’avocat.
Avec un charriot chargé de papiers et de documents, un commissionnaire âgé, gris comme les murs, s’avance vers nous, nous obligeant à nous lever pour qu’il passe. Je remarque que son chariot est muni de roues triplées pour mieux franchir les obstacles. Comment, ici, pourrait-on auditionner des handicapés en fauteuil roulant, si d’aventure l’un d’eux parvenait à escalader les étages ? Le juge des tutelles doit les entendre ailleurs.
Mais la porte s’ouvre sur une jeune femme opulente qui s’étonne de nous voir à quatre.
« Vous êtes plus nombreux que prévu...Les parents d’Olivier...Bon, entrez ! ».
Notre juge avait dû entendre le dialogue entre sa greffière et l’avocat, puisque, lorsque nous
pénétrâmes dans son bureau je l’aperçus qui, magnanime et serviable, installait un siège supplémentaire entre une armoire et sa table de travail.
Rejetez de votre imaginaire ces images de fictions aux salons spacieux et luxueux où se côtoient œuvres d’art et dossiers sagement empilés face au bureau empire rutilant du placage en palissandre. Foutaise ! Délire de scénariste ! Les locaux des juges, à Paris, sont sous les toits, petits, encombrés. Des chambres de bonnes ! Absolument pas fonctionnels. Des bureaux à classer les affaires pour s’en éclipser au plus vite si la claustrophobie vous gagne.
Avec ses deux écrans coincés entre des piles de dossiers, un ordinateur ronronne tout de même. Celui sur lequel enregistrera la greffière notre audition visionnée en direct par la juge. Décor microscopique d’une salle de traders, connexion intra-muros, mais ça fonctionne. Sauf qu’il faut parler lentement parce que la greffière « n’a pas appris la dactylographie », nous dit- elle en riant. L’atmosphère est détendue, Sabine Khéris reprenant les dernières phrases quand Olivier, obligé de ralentir son débit, fait une pause, perd le fil de ses explications techniques. C’est d’ailleurs à peu près les seuls mots qu’elle prononcera, nous laissant nous exprimer sans guère interrompre, penchée qu’elle est, attentive, sur son écran. Je la vois légèrement grimacer aux critiques du rapport Vilmer par Olivier, mais ne dit rien. J’enfonce le clou en précisant que je le prenais pour un vrai scandale, une honte. Elle incline l’écran devant elle, sans plus. Habillée sobrement, cheveux bruns encadrant son visage, la quarantaine dépassée, l’âge idéal. Elle paraît austère malgré son sourire. La fenêtre, derrière elle, l’éclaire en contre-jour et masque, à mes interrogations, sa personnalité véritable. Cette apparente douceur, cache-t-elle un tempérament volcanique ?
Roland Rappaport est plongé dans ses pensées. Je les lui chasse ; c’est à mon tour de parler ; Olivier m’a passé habilement le relais. Sabine Khéris se tourne vers moi, obligeante. Elle aurait pu ne pas m’écouter, je n’étais pas convoqué. L’alacrité de mon ton ne semble pas la contrarier. J’essaye de rythmer mes phrases pour tenter de la convaincre. « Moi, je ne vais pas vous parler technique ; j’en ai pas la compétence. Ce que je voudrais vous dire, c’est que, quand on est arrivé sur la route, sur les lieux de l’impact avec le camion, c’était pas du tout comme écrit dans le rapport [...] on m’a menti, ça n’a pas pu se passer comme ils l’ont dit, a constaté le [...] il était avec nous dans le bus, on l’a entendu. D’ailleurs, c’était l’unanimité. La route présentait un long faux-plat, comme l’a expliqué le gendarme venu nous rapporter quelques affaires de Guillaume. C’était pas un col Alpin comme dans leur schéma. » Alors la juge me demande si l’on voyait la route, en face. « Parfaitement ! On voyait loin devant nous. Les pilotes et les chauffeurs des camions n’ont pas pu ne pas se voir ». Puis je continue, rectifiant la position du camion, évoquant leur conclusion établie dès le départ, avant toute enquête. Dès le 14 mai, huit jours après le drame, ils torturaient, non pas physiquement mais psychologiquement, pilotes et mécanos pour leur faire avouer des vols bas. Ce qui ne prouve rien. Au mot torture, ils s’agitent, se récrient. Le mot est fort pour un avocat et une juge. Mais les témoignages sont clairs et prouvent qu’ils avaient conclu avant toute enquête. Je ne monopolise pas la parole trop longtemps. Quelques questions, quelques réponses, avant de passer le témoin à Evelyne. En mentionnant ce qu’on lui répétait sur la base, lors des cérémonies.
Alors posément, calmement, en femme s’adressant à une autre, les yeux dans les yeux, elle répète ce qu’une majorité de cadres lui assénait à Mont-de-Marsan lors des commémorations. Sur la base, nul ne croit à la version établie par l’enquête. Continuez votre combat, lui conseillaient les assistantes sociales avec qui elle bavardait longuement. Toutes trois nous avaient accompagnés dans le Sinaï et avaient vu le site du choc avec le camion. Personne ne le dira officiellement, précisaient-elles, on ne vous aidera pas, mais on vous soutiendra. Des preuves ? De toutes façons vous n’en aurez jamais.
L’audition dura plus d’une heure. Ensuite Roland Rappaport et Sabine Khéris échangèrent quelques mots. Leur cuisine interne. Que restera-t-il de cette entrevue ? Un procès-verbal que nous avons signé. Quelle conclusion notre juge (j’allais écrire « ma juge » en pensant à Simenon, mais l’histoire n’est pas la même) en tirera-t-elle ? Je n’en sais rien, mais au moins aurons-nous dit ce que nous pensions.
Et c’est beaucoup d’être écouté.
Les quatre étages, nous les avons redescendus le cœur plus guilleret, bien que comme toujours on se dit que, ma foi, fut oublié tel ou tel détail et qu’il eût été bon de préciser tel autre. À moins qu’à vouloir trop dire on parasite la réception.
De retour dans la vaste galerie, Maître Rappaport nous abandonne pour rejoindre la bibliothèque. Nous quittons le Palais par la cour du Mai où nous croisons les visiteurs se rendant, malgré les rénovations en cours, à la Sainte Chapelle. Nous prenons à gauche Boulevard du Palais, vers le Pont au Change, celui que franchit Marie-Antoinette pour aller à la guillotine. La circulation est dense. Les piétons marchent et les touristes piétinent. Sur le pont, un couple d’amoureux, appuyé sur la rambarde, se tient enlacé, dos à la Seine. Le soleil les illumine. J’aperçois l’appareil photo scotché sur le mât d’un lampadaire ; le témoin du retardateur clignote. Je passe derrière, l’évite ; le couple me sourit. Ils seront beaux sur la photo.
Le Pont au Change ! Les noms des lieux de Paris chantent en moi comme les rimes d’un poème.
7 mars 2016
La cour du Mai et la Ste Chapelle - photochrome vers 1900 (Wikipédia)